Co-écrit avec mon vieil ami Théo Neil Clavel.
Depuis le début de l’année 2026, une tendance émerge sur le YouTube francophone. Nombreux sont celles et ceux qui ont vu apparaître, sur leur fil d’actualité vidéo, des « radios » musicales qui marquent leur inscription temporelle et artistique dans une période présidentielle française.
Tout commence le 2 avril 2026, avec la publication du premier « épisode » de la chaîne YouTube intitulée Radio Giscard, une chaîne nouvellement créée dont le concept est simple mais inédit en France : plonger l’internaute dans un univers radiophonique et musical fictif des années 70, dans une esthétique et une rythmique marquées de l’empreinte du président Valéry Giscard d’Estaing. Cette esthétique se retrouve dans les vignettes des vidéos, dans les animations en arrière-plan, ainsi que dans les titres des morceaux.
La promesse du créateur de la chaîne ? Un nouvel épisode d’une heure par semaine, découpé en une vingtaine de titres évocateurs des seventies à la française.
Au programme : disco, funk, jazz fusion et Moog électro. Des rythmes qui ramènent l’auditeur à des fréquences oubliées, à une époque emplie de nostalgie où le French Groove règne en maître du dance floor et de l’autoradio.
Radio Giscard est la pionnière de ce mouvement artistique : authentique et première en date, elle en connaît aussi le plus grand succès, avec plus de 15 000 abonnés en juillet 2026.
Preuve de ce succès, des imitateurs amateurs lui ont emboîté le pas : Studio Giscard, Canal Giscard, etc. D’autres changent d’époque et proposent des radios Mitterrand, Chirac ou de Gaulle, calquées sur les époques de leurs mandats respectifs.
La vignette de la chaîne YouTube, les époques et le style musical changent, mais le principe de ces créations reste le même : fournir des épisodes musicaux d’une heure, générés par intelligence artificielle, évoquant avec nostalgie une ère révolue.
En écoutant le contenu de Radio Giscard, il est facile de penser que cette musique est authentiquement humaine, s’il n’y avait pas le macaron « IA » inscrit automatiquement par YouTube sous la vidéo.
Mais qui écoute Radio Giscard et ses déclinaisons ? En parcourant les commentaires YouTube, les blogs et les réseaux sociaux, une palette d’auditeurs très variés se dessine. Les internautes évoquent tour à tour leur affection pour ce style musical nostalgique, et l’on distingue, entre les lignes, des liens plus ou moins lointains avec ces époques disparues : anciens cadres de la fonction publique ou de l’industrie des années 70, étudiants, jeunes actifs, retraités, et même des Anglo-Saxons nostalgiques des discothèques parisiennes !
Voici donc toute une communauté hétéroclite qui idéalise simultanément des seventies que l’on croyait pourtant révolues. Une esthétique hier ringarde reviendrait-elle donc sur le devant de la scène pour ambiancer une communauté en manque d’authenticité ?
Avant de se plonger dans le sujet épineux de cette nostalgie étrange et de ces figures politiques réhabilitées, il faut d’abord se poser la question du format « one hour of… ».
Car bien que Radio Giscard et ses compères paraissent être des ovnis dans le paysage YouTube, ils s’inscrivent en réalité dans un mouvement vieux de près d’une décennie : les deep work musics (traduisez : les musiques pour un travail profond). Le premier du genre est la chaîne YouTube Lofi Girl, créée en 2015, dont l’auteur proposait une musique hip-hop diffusée en direct, accompagnée d’une illustration évoquant l’animation japonaise des années 90.
Ce genre de musique, plongeant l’auditeur dans une atmosphère réconfortante et propice à la concentration nécessaire à l’abattage des tâches de travail, fut un succès immédiat. Dix ans après, des centaines de milliers d’heures de musique d’ambiance deep work, produites par des créateurs internationaux, sont disponibles sur la plateforme. La demande pour ce type de contenu ne cesse de croître, et l’arrivée de l’IA générative dans le monde musical, à partir de 2022, apporte avec elle une productivité accrue pour les créateurs de contenus musicaux deep work.
Mais qu’est-ce qui fait le succès d’un contenu « one hour of… » ? Tout d’abord, il y a l’intérêt croissant pour des musiques d’ambiance qui projettent l’internaute dans un univers fictif (ou non), en l’immergeant musicalement dans un monde exotique : espionnage, fantaisie, années folles, etc.
Mais les pistes audio ne seraient rien sans l’illustration et la narration qui les accompagnent. Tout comme Lofi Girl et son personnage de dessin animé japonais, Radio Giscard propose d’iconiser le feu président de la Ve République, Valéry Giscard d’Estaing, au point d’en faire le porte-étendard de la chaîne. Totalement indissociable du projet musical, VGE accompagne une narration bien ficelée. Pourquoi alors un tel engouement ?
La génération musicale par IA offre ainsi une infinité de variations possibles à l’intérieur d’un genre pourtant bien délimité. Grâce à elle, la musique n’a jamais été autant personnalisable qu’aujourd’hui.
Dans cette boulimie de création, on peut légitimement se demander si l’appréciation d’une œuvre musicale dépend désormais moins de ses qualités intrinsèques que de l’imaginaire qui la soutient. L’aurait-on autant appréciée sans le récit qui l’enveloppe, sans les vignettes symbolisant une France du progrès et de l’innocence ?
Dans une France confrontée à une fragmentation de ses valeurs séculaires républicaines, dans un monde où il est devenu possible de vivre sans idéal, sans but transcendant, une volonté émerge : celle de se rattacher à un imaginaire collectif capable de réunir tous les êtres. Cette « Radio » apporte une certaine légèreté rassurante.
Qu’est-ce qui fait que nous cliquons spontanément sur cette fameuse vignette représentant un président d’antan ? La première hypothèse est bien sûr la personnification de la chaîne, à l’instar de Lofi Girl.
Le succès de Radio Giscard auprès d’un public qui n’a pas connu les années 1970 s’explique par un phénomène que le lexicographe John Koenig a baptisé anémoia : la nostalgie d’un temps que l’on n’a jamais vécu soi-même. Contrairement à la nostalgie classique, qui rejoue un souvenir personnel, l’anémoia se nourrit de fragments transmis, esthétisés, souvent partiels : une photo de famille, un générique télévisé, un morceau de musique de bibliothèque entendu par hasard. Radio Giscard fournit cette matière prête à l’emploi, un décor complet dans lequel projeter une mémoire que l’on n’a jamais possédée.
Comme nous le disions plus tôt, c’est ce qui permet à cette radio de réunir, paradoxalement, anciens et jeunes : les premiers par nostalgie proprement dite, les seconds par anémoia. Radio Giscard devient ainsi un artefact artistique qui transcende les générations et ravive le feu patriotique français. Le résultat dépasse la simple fonction de musique d’ambiance : cette radio fait parler, elle fait discuter, elle ravive des imaginaires jusqu’alors mis de côté.
On pourrait également relire ce phénomène à la lumière de l’hantologie, cette notion empruntée à Jacques Derrida et redéployée par le critique Mark Fisher pour décrire une culture hantée par des futurs qu’elle n’a jamais atteints. Radio Giscard ne ressuscite pas seulement une décennie : elle fait revivre l’idée d’un avenir tel qu’on se le représentait alors, Concorde, Minitel, centrales nucléaires, projet Cyclades, un futur suspendu, jamais tout à fait advenu, que l’IA nous permet aujourd’hui de visiter comme un décor.
Preuve en est que ce mouvement, qui comptait déjà quelques adeptes sous l’appellation « Giscard Punk » (que l’on peut généraliser en « Cassette Punk »), semble aujourd’hui prendre de l’ampleur. D’autant que l’année 2026 connaît un léger sursaut patriotique et républicain, porté par la Coupe du monde et le succès presque inespéré des deux films consacrés au Général De Gaulle.
Mon épisode préféré de Radio Giscard :